1789 : la souveraineté change de mains
Entre la convocation des États généraux et les journées d’octobre 1789, la France passe d’une monarchie de droit divin à un ordre où la nation est proclamée souveraine, même si ses institutions restent à construire. Une crise financière devient une révolution : les députés du Tiers se proclament Assemblée nationale, Paris prend la Bastille, les campagnes se soulèvent, et l’Assemblée abolit les privilèges puis proclame les droits de l’homme. C’est le premier chapitre de la Révolution française.
Récit, environ 20 minutes de lecture. Mis à jour le 25 octobre 2026.
Sommaire
Versailles, 20 juin 1789
Ce samedi matin, les députés du Tiers état arrivent à la salle des Menus-Plaisirs, où se tiennent les États généraux depuis six semaines. Les portes sont fermées et gardées par des soldats. Une affiche annonce que la salle est réservée pour préparer une « séance royale », où le roi parlera trois jours plus tard.
Pour les députés, l’explication la plus simple est aussi la plus inquiétante : on veut les disperser. Trois jours plus tôt, ils ont pris un titre que personne ne leur avait donné, celui d'« Assemblée nationale ». Leur président, l’astronome Jean-Sylvain Bailly, cherche un lieu où se réunir. On trouve, à quelques rues de là, une salle de jeu de paume, l’ancêtre du tennis : un grand volume nu, fait pour le jeu et non pour délibérer.
Debout, serrés les uns contre les autres, plusieurs centaines d’hommes prêtent alors un serment, vieux geste du lien politique (le serment et la fidélité), mais tourné cette fois contre le pouvoir établi. Ils jurent de ne jamais se séparer, et de se réunir partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie. Un seul député, Martin-Dauch, élu de Castelnaudary, refuse de signer.
Une constitution : le mot change la nature de la réunion. Ces avocats, ces marchands, ces propriétaires, élus pour consentir à de nouveaux impôts, s’attribuent le pouvoir de refonder l’État. Comment en est-on arrivé là en deux ans ?
Un royaume riche, un État en faillite
La dette
La France de Louis XVI est le pays le plus peuplé d’Europe occidentale, avec environ 28 millions d’habitants. Son commerce prospère, ses ports s’enrichissent du trafic colonial et de la traite. Mais l’État, lui, est à bout de ressources.
La guerre d’Amérique (1778-1783) aggrave fortement une situation déjà fragile. La France a aidé les colons américains contre l’Angleterre, et gagné. Mais cette guerre a coûté, selon les estimations, de l’ordre d’un milliard de livres, financé pour l’essentiel par l’emprunt. En 1788, le service de la dette absorbe entre deux cinquièmes et la moitié des dépenses de l’État, selon la manière de compter.
Le problème de fond est ancien : l’impôt pèse mal. Le clergé et la noblesse, les deux premiers ordres du royaume, jouissent d’exemptions plus ou moins étendues. Des provinces, des villes, des corps de métiers ont leurs propres privilèges fiscaux. Le mot privilège ne désigne pas alors un abus, mais une « loi privée » : un droit particulier attaché à un groupe. Toute la société d’Ancien Régime en est tissée.
Les réformes qui échouent
Le contrôleur général des finances Charles-Alexandre de Calonne propose en 1786 un remède radical : un impôt sur toutes les terres, payé par tous les propriétaires, sans distinction d’ordre. Pour faire passer ce plan sans affronter les parlements, les cours de justice qui enregistrent les lois et s’en servent pour contester le roi, il convoque une Assemblée des notables, des grands personnages choisis par la Couronne. Elle s’ouvre le 22 février 1787.
C’est un échec. Les notables refusent de payer, et Calonne est renvoyé en avril. Son successeur, l’archevêque Loménie de Brienne, reprend une partie du plan et se heurte à son tour au Parlement de Paris. Celui-ci déclare que seuls les États généraux, l’assemblée des représentants des trois ordres, peuvent consentir un impôt nouveau. Le Parlement est exilé à Troyes, puis rappelé.
En mai 1788, le garde des Sceaux Lamoignon tente de briser les parlements en leur retirant l’enregistrement des lois. Les provinces s’embrasent. À Grenoble, le 7 juin, la population bombarde de tuiles les soldats venus disperser les magistrats : c’est la journée des Tuiles. Le 21 juillet, au château de Vizille, des représentants des trois ordres du Dauphiné réclament ensemble les États généraux et le vote par tête.
Cette première phase est une révolte des privilégiés, que Georges Lefebvre a appelée la « révolution aristocratique ». Elle réussit. Le 8 août 1788, le roi convoque les États généraux pour le 1er mai 1789. Le 16, le Trésor suspend une partie de ses paiements : c’est une banqueroute partielle. Brienne démissionne, et le roi rappelle le banquier genevois Jacques Necker, populaire et réputé habile.
L’hiver des doléances
Le pain cher
La crise politique se double d’une crise économique. Le 13 juillet 1788, un violent orage de grêle ravage les récoltes d’une partie du Bassin parisien. L’hiver suivant est l’un des plus froids du siècle. Le prix du pain monte jusqu’à l’été 1789, alors qu’un ouvrier parisien consacre déjà à son pain une grande partie de son salaire.
Fin avril 1789, le faubourg Saint-Antoine se soulève contre le fabricant de papiers peints Réveillon : une rumeur, sans doute déformée, lui prête l’intention de baisser les salaires. La troupe tire. Les estimations du nombre de morts varient fortement, d’environ vingt-cinq à bien davantage. La faim ne fait pas la Révolution, mais elle rend la foule disponible, inquiète, prompte à croire aux complots.
Ordre ou tête ?
La grande question de l’hiver est d’apparence technique. Aux États généraux, chaque ordre délibère séparément et dispose d’une voix. Le clergé et la noblesse, qui représentent ensemble une petite minorité de la population, peuvent donc toujours mettre le Tiers en minorité. En septembre 1788, le Parlement de Paris demande que les États se tiennent « selon les formes de 1614 », c’est-à-dire de cette manière. Il perd aussitôt une grande partie de la popularité gagnée contre les ministres.
Le 27 décembre 1788, le Conseil du roi accorde au Tiers le doublement de ses députés : il aura autant d’élus que les deux autres ordres réunis. Mais il ne dit rien du vote par tête, sans lequel le doublement ne sert à rien. Cette demi-mesure, typique de la conduite royale jusqu’à l’été, mécontente tout le monde.
En janvier 1789 paraît un pamphlet de l’abbé Emmanuel Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers état ?. Sa réponse tient en trois temps : le Tiers est tout, il n’a été jusqu’ici rien dans l’ordre politique, et il demande à y devenir quelque chose. Sieyès va plus loin : la nation, c’est le Tiers ; les privilégiés s’en excluent eux-mêmes. Le texte circule partout, porté par une floraison de pamphlets : jamais le royaume n’a autant lu et débattu de politique.
Les cahiers
Au printemps, tout le royaume vote, dans des assemblées de paroisse, de corporation, de bailliage. Chacune rédige un cahier de doléances : on en compte des dizaines de milliers. Ils réclament surtout un impôt mieux réparti, des États généraux réguliers, la fin d’abus locaux, parfois l’allègement des droits seigneuriaux. Ils restent presque tous respectueux du roi, à qui l’on attribue les bonnes intentions et dont on accuse l’entourage. Les cahiers de paroisse rédigés par des paysans sont souvent inspirés de modèles qui circulent, et le notable du village tient la plume : il faut les lire avec prudence. Mais ils montrent un pays qui attend tout de la réunion des États.
Mai-juin : le Tiers se fait nation
L’impasse
Les États généraux s’ouvrent à Versailles le 5 mai 1789. Environ 1 200 députés sont présents, dont près de 600 pour le Tiers. Ce dernier ne compte presque aucun paysan ni artisan : ce sont surtout des hommes de loi, des marchands, des propriétaires. Le cérémonial les humilie : costume noir imposé, entrée par une porte latérale. Necker parle des finances pendant des heures et ne dit rien du vote.
Tout bloque aussitôt sur une question de procédure : la vérification des pouvoirs, c’est-à-dire le contrôle de la régularité de l’élection de chaque député. Le Tiers veut la faire en commun, ce qui reviendrait à siéger ensemble. La noblesse refuse, et le clergé hésite. Pendant cinq semaines, les conférences de conciliation et les débats de procédure se succèdent sans dénouer le conflit. Le 4 juin, le fils aîné du roi, le dauphin, meurt à sept ans : Louis XVI, accablé, reste en retrait.
Le 17 juin
Le 10 juin, le Tiers adresse une dernière invitation aux deux autres ordres, puis commence seul l’appel des députés. Quelques curés le rejoignent. Le 17 juin, par 491 voix contre 90, il adopte une motion de Sieyès et se constitue en « Assemblée nationale », un nom proposé la veille par le député Jérôme Legrand. Il décide aussitôt que les impôts existants ne resteront légaux que tant qu’il siégera, et il place la dette publique sous sa protection. L’Assemblée se pose ainsi en garante du crédit de l’État, ce qui renforce considérablement sa position face au roi.
C’est le geste fondateur. Une partie des États généraux, sans y être autorisée, se déclare représentante de la nation entière. Le 19 juin, la majorité du clergé vote de justesse la réunion au Tiers. Le lendemain, la salle est fermée : c’est le serment du Jeu de paume.
La séance royale
Le 23 juin, le roi parle enfin. Il annule les décisions du 17 juin, propose un programme de réformes réel mais tardif (consentement à l’impôt, libertés), et ordonne aux trois ordres de délibérer séparément. Puis il sort. La noblesse et une partie du clergé le suivent. Les députés du Tiers restent assis.
Quand le grand maître des cérémonies, le marquis de Dreux-Brézé, vient leur rappeler l’ordre du roi, Mirabeau, noble élu par le Tiers de Provence, lui aurait répondu que l’Assemblée ne quitterait la salle que par la force des baïonnettes. La phrase est rapportée en plusieurs versions, toutes tardives ; l’attitude, elle, est certaine. L’Assemblée déclare ses membres inviolables.
Les ralliements se poursuivent. Une majorité des députés du clergé siège désormais avec l’Assemblée, et le 25 juin une quarantaine de nobles libéraux, conduits par le duc d’Orléans, cousin du roi, la rejoignent à leur tour. Le 27, Louis XVI renonce et ordonne lui-même aux derniers députés séparés de s’y joindre. Le 9 juillet, l’Assemblée prend le nom d’Assemblée nationale constituante. La révolution juridique semble faite, et pacifique.
Juillet : Paris entre en scène
Les troupes et le renvoi de Necker
Mais depuis la fin juin, des régiments convergent vers Paris et Versailles : de l’ordre de 20 000 hommes, beaucoup étrangers au service du roi, suisses ou allemands. Officiellement, il s’agit de maintenir l’ordre dans une capitale agitée. Pour les députés et pour Paris, c’est la préparation d’un coup de force.
Le 11 juillet, Louis XVI renvoie Necker et lui ordonne de quitter le royaume. La nouvelle arrive à Paris le 12, un dimanche. Au Palais-Royal, le jardin du duc d’Orléans où se tiennent cafés et orateurs, la foule s’enflamme ; une tradition y fait haranguer les promeneurs par le jeune journaliste Camille Desmoulins. Des cavaliers du régiment Royal-Allemand chargent la foule aux Tuileries. Les gardes-françaises, régiment chargé de la garde de Paris, passent en grande partie du côté des émeutiers.
Dans ces journées, la plupart des barrières d’octroi, où l’on perçoit les taxes sur les marchandises entrant à Paris, sont attaquées et incendiées : la révolte politique se double d’une révolte contre l’impôt. Le 13, les électeurs parisiens, qui ont choisi les députés de la capitale, forment à l’Hôtel de Ville un comité permanent et créent une milice bourgeoise : il s’agit à la fois de se défendre contre les troupes et de contenir le désordre. Il faut des armes.
Le 14 juillet
Le matin du 14 juillet, la foule pille l’hôtel des Invalides et s’empare de plusieurs dizaines de milliers de fusils. Il manque la poudre. Elle a été transférée à la Bastille, vieille forteresse de l’est de Paris devenue prison d’État, symbole des lettres de cachet, ces ordres d’emprisonnement sans jugement.
La Bastille est défendue par 82 invalides, des soldats âgés ou blessés, et 32 Suisses. Elle ne compte ce jour-là que sept prisonniers. Son gouverneur, le marquis de Launay, négocie avec des délégations de l’Hôtel de Ville. En début d’après-midi, des assaillants entrent dans la première cour ; la garnison tire. Dans quelles circonstances le feu a été ouvert reste discuté, mais les assaillants y voient une trahison.
L’arrivée de gardes-françaises avec des canons décide de l’issue. Vers cinq heures, de Launay capitule. Le bilan généralement retenu fait état de 98 morts du côté des assaillants. Chez les défenseurs, un seul homme semble avoir été tué pendant le combat. Mais après la reddition, hors de tout combat, la foule tue plusieurs défenseurs, et de Launay lui-même. Sa tête, puis celle du prévôt des marchands Flesselles, sont promenées au bout de piques.
Militairement, l’événement est mineur. Politiquement, il est décisif. Le roi ne peut plus compter sur l’armée pour reprendre Paris, et il le sait.
La capitulation politique du roi
Le 15 juillet, Louis XVI annonce à l’Assemblée le retrait des troupes. Paris se donne un maire, Bailly, et un commandant de sa milice, devenue garde nationale : le marquis de La Fayette, héros de la guerre d’Amérique. Le 16, Necker est rappelé. Dans la nuit, le comte d’Artois, frère cadet du roi et chef du parti de la résistance, quitte la France : c’est le début de l’émigration.
Le 17, le roi se rend à l’Hôtel de Ville de Paris. Il y reçoit la cocarde aux couleurs de la ville, le bleu et le rouge, auxquelles on associe bientôt le blanc. Une anecdote célèbre fait dire au duc de La Rochefoucauld-Liancourt, apprenant la nouvelle au roi, que ce n’est pas une révolte, mais une révolution. Le mot est connu par des récits postérieurs et doit être tenu pour une tradition.
La violence ne s’arrête pas. Le 22 juillet, l’intendant de Paris Bertier de Sauvigny et son beau-père Foulon, accusés d’avoir spéculé sur les grains, sont massacrés par la foule. Une partie des députés s’en indigne ; d’autres hésitent à condamner un peuple qui vient de sauver l’Assemblée. Le dilemme durera toute la Révolution.
L’été des campagnes
La Grande Peur
En province, la nouvelle de la Bastille déclenche une « révolution municipale » : dans de nombreuses villes, les autorités royales sont doublées ou remplacées par des comités et des milices. Dans les campagnes, la tension couve depuis le printemps : révoltes contre les droits seigneuriaux, refus de payer, pillages de greniers.
Entre le 20 juillet et le 6 août environ, une panique se répand dans une grande partie du royaume. Des rumeurs annoncent l’arrivée de « brigands » venus couper les blés verts, ou de troupes étrangères. Certains les disent payés par les aristocrates, mais cette lecture en termes de complot n’est ni générale ni toujours présente à l’origine des paniques. Les villages s’arment. Quand les brigands ne viennent pas, les paysans armés se tournent souvent vers les châteaux, où ils brûlent les terriers, les registres où sont inscrits les droits seigneuriaux. Les meurtres de seigneurs sont rares, mais les destructions nombreuses.
Georges Lefebvre a montré en 1932 que cette Grande Peur partait de quelques foyers et se propageait de proche en proche, comme une onde, par la rumeur. Pour lui, la peur d’un « complot aristocratique » en était le ressort. Ce point est aujourd’hui discuté (voir plus bas).
La nuit du 4 août
Que faire ? Réprimer, c’est s’en remettre à l’armée du roi, dont l’Assemblée se méfie. Céder, c’est toucher à la propriété. Des députés du Club breton, groupe de députés avancés, préparent une sortie. Le soir du 4 août, le vicomte de Noailles, cadet sans fortune, puis le duc d’Aiguillon, l’un des plus grands propriétaires du royaume, proposent d’abandonner les droits seigneuriaux.
S’ensuit une séance de nuit, souvent décrite comme une surenchère enthousiaste : chacun vient renoncer aux privilèges de son ordre, de sa province, de sa ville. L’Assemblée vote ainsi, dans son principe, la suppression des dîmes du clergé, la vénalité des offices (l’achat des charges de justice et d’administration), les privilèges fiscaux, les justices seigneuriales. Tous les citoyens deviennent admissibles à tous les emplois.
Le décret final, rédigé jusqu’au 11 août, commence par une formule restée célèbre : l’Assemblée « détruit entièrement le régime féodal ». La réalité est plus nuancée. Les droits pesant sur les personnes, comme le servage qui subsiste dans quelques régions, sont abolis sans indemnité. Mais les droits pesant sur la terre, que les juristes appellent droits réels (redevances annuelles en argent ou en nature), doivent être rachetés par les paysans. Beaucoup refusent de payer. Ces droits ne seront supprimés sans contrepartie que par la Convention, en juillet 1793.
La Déclaration des droits
Avant d’écrire une constitution, l’Assemblée veut en poser les principes. Après une semaine de débats, elle adopte le 26 août la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, en dix-sept articles.
Le premier pose que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les suivants énoncent la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression comme droits naturels ; la souveraineté de la nation ; la loi comme expression de la volonté générale ; la présomption d’innocence ; la liberté d’opinion, « même religieuses », et d’expression ; le consentement à l’impôt ; la séparation des pouvoirs.
Le texte mêle l’héritage des Lumières, l’exemple américain et les urgences du moment. Il est universel dans sa forme, et c’est sa force. Il laisse aussi beaucoup en suspens. Proclamer des droits égaux ne garantit pas à tous une égale participation politique : les femmes resteront exclues du vote, et l’esclavage colonial demeure intact en 1789. Le texte proclame enfin la propriété « inviolable et sacrée ». Ces silences deviendront autant de combats.
En septembre, l’Assemblée décide que le futur pouvoir législatif tiendra en une seule chambre, et n’accorde au roi qu’un veto suspensif : il pourra retarder une loi, pas l’empêcher indéfiniment. Les « monarchiens » de Jean-Joseph Mounier, partisans d’un système à l’anglaise avec deux chambres et un veto absolu, sont battus.
Octobre : le roi ramené à Paris
Louis XVI tarde à approuver les décrets d’août et la Déclaration. Fin septembre, il fait venir à Versailles le régiment de Flandre. Le 1er octobre, les gardes du corps du roi offrent un banquet aux officiers, en présence de la famille royale. La presse parisienne rapporte que la cocarde tricolore y a été foulée aux pieds ; le fait est sans doute exagéré, mais il suffit à enflammer Paris, où le pain manque toujours.
Le 5 octobre au matin, plusieurs milliers de femmes, venues des marchés et des faubourgs, se rassemblent à l’Hôtel de Ville puis marchent vers Versailles pour réclamer du pain, mais aussi pour porter leurs griefs devant l’Assemblée et le roi. Des hommes se joignent à elles. Dans l’après-midi, la garde nationale oblige La Fayette à la conduire à son tour à Versailles. Le soir, le roi accepte les décrets d’août et la Déclaration des droits.
À l’aube du 6 octobre, des émeutiers pénètrent dans le château. Deux gardes du corps sont tués. La reine Marie-Antoinette échappe de justesse à la foule en gagnant les appartements du roi. La Fayette fait paraître la famille royale au balcon, et la foule exige son départ pour Paris. Le cortège y arrive le soir, précédé, dit-on, des têtes des gardes tués, et suivi de charrettes de farine. La formule populaire qui aurait salué le roi, la reine et leur fils comme « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » est rapportée par la tradition.
La famille royale s’installe aux Tuileries. L’Assemblée suit quelques jours plus tard et siège à partir de novembre dans la salle du Manège, près du palais. Mounier, président de l’Assemblée, quitte Paris, puis la France : une partie des modérés de juin ne se reconnaît plus dans la Révolution.
Et alors ?
En moins de six mois, l’essentiel de l’ordre ancien est tombé, au moins en principe. La souveraineté appartient à la nation, et non plus au roi. La société n’est plus divisée en ordres inégaux devant la loi. Le roi ne gouverne plus seul : il doit composer avec une assemblée qui écrit la constitution. Ces principes ne seront jamais tout à fait abandonnés, même par Napoléon.
Mais trois questions restent ouvertes.
La première est celle du roi. Louis XVI a accepté chaque décision majeure sous la pression des événements, et ses concessions n’ont pas dissipé les doutes sur son adhésion au nouveau régime. Une monarchie constitutionnelle peut-elle fonctionner sans la confiance entre le roi et l’Assemblée ?
La deuxième est celle de la violence, et derrière elle une question plus vaste : qui peut parler et agir au nom de la nation ? Les députés le revendiquent, mais les Parisiens en juillet, les paysans en été, les femmes en octobre ont eux aussi agi en son nom. Leurs interventions ont plusieurs fois protégé ou imposé les décisions de l’Assemblée, tout en la plaçant devant une force qu’elle ne maîtrise pas.
La troisième est celle de l’argent, et elle mène à l’Église. La faillite n’est pas réglée. En novembre 1789, l’Assemblée met les biens du clergé à la disposition de la nation. De là sortira la refonte de l’Église de France, qui coupera le pays en deux.
C’est l’objet du chapitre suivant.
Ce que débattent les historiens
Pourquoi une révolution ? Pour l’interprétation dite « classique » ou sociale, de Jean Jaurès à Georges Lefebvre et Albert Soboul, 1789 est la révolution de la bourgeoisie, classe montante qui renverse une aristocratie féodale, avec l’appui des paysans et du peuple urbain. Dans Quatre-vingt-neuf (1939), Lefebvre distingue ainsi quatre révolutions emboîtées : aristocratique, bourgeoise, populaire et paysanne. À partir des années 1950, l’historien britannique Alfred Cobban conteste ce schéma : les députés du Tiers sont surtout des officiers et des hommes de loi, pas des capitalistes, et nobles et bourgeois riches forment souvent une même élite. François Furet, dans Penser la Révolution française (1978), fait de la Révolution un phénomène d’abord politique, la naissance d’une culture de la souveraineté populaire. D’autres historiens, comme Keith Baker, Lynn Hunt ou Roger Chartier, insistent sur les origines culturelles : la naissance d’une opinion publique, la désacralisation du roi. Ces écoles s’opposent moins qu’on ne le dit : la plupart des historiens combinent aujourd’hui causes sociales, politiques et culturelles.
Des députés idéologues ou pragmatiques ? Timothy Tackett a étudié les lettres et journaux de plus d’une centaine de députés. Il en conclut que ceux du Tiers n’arrivaient pas à Versailles avec un programme révolutionnaire tout fait. Hommes de pratique, plus juristes que philosophes, ils sont devenus révolutionnaires en quelques semaines, par l’expérience même de l’affrontement avec la noblesse et la Cour. Cette lecture fait de la dynamique des événements, plus que des idées, le moteur de 1789.
La Grande Peur et le complot Lefebvre faisait de la croyance au complot aristocratique la cause déterminante de la panique. Tackett, dans un article de 2004, a repris les sources : il juge les preuves de cette thèse moins solides qu’on ne le croyait, et cherche ailleurs les ressorts de la panique. Jean-Clément Martin, en rouvrant les fiches de travail de Lefebvre, insiste pour sa part sur la diversité des désordres de l’été 1789 et sur la répression que les élites locales, avec leurs milices, opposent très tôt aux paysans.
La nuit du 4 août, élan ou manœuvre ? La séance a longtemps été racontée comme un sacrifice enthousiaste et spontané. On sait aujourd’hui qu’elle avait été préparée par le Club breton, pour calmer les campagnes, et que le rachat des droits réels limitait fortement la portée de l’abolition. Mais la préparation n’explique pas tout : l’emballement de la nuit a dépassé ce que ses organisateurs prévoyaient.
Repères
- 22 février 1787Ouverture de l’Assemblée des notables
- 7 juin 1788Journée des Tuiles à Grenoble
- 21 juillet 1788Assemblée de Vizille
- 8 août 1788Convocation des États généraux pour le 1er mai 1789
- 27 décembre 1788Doublement du Tiers état
- Janvier 1789Sieyès publie Qu’est-ce que le Tiers état ?
- 5 mai 1789Ouverture des États généraux à Versailles
- 17 juin 1789Le Tiers se proclame Assemblée nationale
- 20 juin 1789Serment du Jeu de paume
- 23 juin 1789Séance royale
- 9 juillet 1789L’Assemblée se déclare constituante
- 11 juillet 1789Renvoi de Necker
- 14 juillet 1789Prise de la Bastille
- 17 juillet 1789Louis XVI à l’Hôtel de Ville de Paris
- 20 juillet – 6 août 1789Grande Peur dans les campagnes
- 4 août 1789Nuit de l’abolition des privilèges
- 26 août 1789Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
- 5 octobre 1789Marche des femmes sur Versailles
- 6 octobre 1789La famille royale ramenée à Paris
Pour aller plus loin
- Jean-Clément Martin, Nouvelle histoire de la Révolution française, Perrin, 2012. La synthèse française récente de référence, attentive aux travaux étrangers et à l’échec de la « révolution par le haut » avant 1789.
- Timothy Tackett, Par la volonté du peuple. Comment les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires, Albin Michel, 1997. L’expérience des députés, de mai à l’automne 1789, à partir de leurs lettres et journaux ; une lecture vivante et neuve.
- Georges Lefebvre, La Grande Peur de 1789, Armand Colin, 1932. Le classique sur la panique de l’été, réédité depuis ; sa thèse du complot est aujourd’hui discutée.
- Michel Vovelle, La Chute de la monarchie, 1787-1792, Seuil, 1972. Une synthèse courte et claire, représentative de l’histoire sociale de la Révolution.
- François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978. Le livre qui a renouvelé le débat en France, en lisant la Révolution comme un phénomène politique ; un essai, à lire comme une prise de position.
- William Doyle, Origins of the French Revolution, Oxford University Press, 1980 (en anglais). Une mise au point sur les causes et sur le débat entre interprétation sociale et « révisionnistes ».
Pages liées
- Récit, chapitre suivant : Refonder le royaume, 1789-1792 : l’échec de la monarchie constitutionnelle
- Portrait : Napoléon Bonaparte (1769-1821)
- Notion : Le serment et la fidélité au Moyen Âge
- À venir : la prise de la Bastille ; la nuit du 4 août ; l’Ancien Régime ; Louis XVI ; Sieyès ; Mirabeau ; La Fayette