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Le sionisme, des origines à 1948

Le sionisme est le mouvement national juif qui, à partir de la fin du XIXe siècle, cherche à établir en Palestine, alors ottomane, un foyer national pour les Juifs ; son courant dominant en vient à réclamer un État. Né en Europe de l’émancipation, de l’antisémitisme et de l’âge des nationalismes, il aboutit en 1948 à la création d’Israël, sur une terre majoritairement arabe : la guerre de 1947-1949 fait de quelque 700 000 à 750 000 Palestiniens des réfugiés.

Récit, environ 19 minutes de lecture. Mis à jour le 23 octobre 2026.

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Les délégués du premier congrès sioniste, réunis à Bâle à la fin du mois d’août 1897 (image d’époque).
Les délégués du premier congrès sioniste, réunis à Bâle à la fin du mois d’août 1897 (image d’époque). Collection du Bureau de presse du gouvernement israélien. Domaine public, via Wikimedia Commons.
Sommaire
  1. Bâle, 1897
  2. Avant le sionisme
  3. Herzl
  4. Les sionismes
  5. Une terre habitée
  6. De la Shoah à 1948
  7. Après 1948
  8. Ce que débattent les historiens
  9. Repères

Bâle, 1897

À la fin du mois d’août 1897, environ deux cents délégués venus d’une quinzaine de pays se réunissent dans la salle de concert du casino de Bâle, en Suisse. Leur hôte, Theodor Herzl, journaliste viennois de trente-sept ans, a exigé l’habit et la cravate blanche : il veut que ce premier congrès sioniste ait l’allure d’un parlement. Il en sort un programme d’une phrase, qui demande pour le peuple juif un foyer en Palestine, garanti par le droit public, et une institution, l’Organisation sioniste.

Quelques jours plus tard, Herzl note dans son journal qu’à Bâle, il a fondé l’État juif, et que dans cinquante ans tout le monde le comprendra. La phrase est celle d’un homme qui met en scène sa propre histoire, et rien alors ne garantit son succès. Mais le 14 mai 1948, un peu plus de cinquante ans plus tard, l’État d’Israël est proclamé à Tel Aviv. Entre les deux, il y a l’histoire d’un mouvement d’idées devenu projet politique, d’une terre disputée entre deux peuples, et de la plus grande catastrophe de l’histoire juive.

Un mot de vocabulaire, avant d’aller plus loin. La même terre porte plusieurs noms : « terre d’Israël » dans la tradition juive, « Palestine » dans l’usage des Grecs, des Romains, puis des Européens et des Arabes. À l’époque ottomane, elle n’est pas une province unique. La « Palestine mandataire », aux frontières précises, naît sous administration britannique après la Première Guerre mondiale.

Avant le sionisme

L’attente du retour

Des communautés juives vivent hors de Judée bien avant notre ère, en Babylonie depuis l’exil du VIe siècle avant Jésus-Christ, puis à Alexandrie et dans tout le monde méditerranéen. Les guerres contre Rome, la destruction du Temple de Jérusalem en 70 et l’écrasement de la dernière grande révolte en 135 accélèrent et transforment cette dispersion. Désormais, la plus grande partie des Juifs vit en diaspora, c’est-à-dire en dispersion, autour de la Méditerranée puis dans toute l’Europe et le monde musulman.

Le lien à la terre d’Israël reste au cœur de la religion : on prie tourné vers Jérusalem, on se souhaite, à la fin de la Pâque, « l’an prochain à Jérusalem ». Pour la plupart des courants religieux, le retour collectif est une promesse messianique, qui viendra par la volonté de Dieu. Des pèlerins et des groupes de pieux s’installent pourtant en Terre sainte à travers les siècles ; au début du XIXe siècle encore, des disciples de grands maîtres d’Europe de l’Est viennent y vivre. Une petite communauté juive, surtout religieuse, est ainsi présente à Jérusalem, Safed, Tibériade ou Hébron.

L’émancipation et sa déception

À partir de la Révolution française, qui fait des Juifs des citoyens égaux en 1791, l’Europe occidentale et centrale les émancipe peu à peu. Beaucoup y voient la fin de leur condition de minorité tolérée : ils seront Français, Allemands, Autrichiens de religion juive. Les Juifs entrent dans les professions libérales, la presse, la vie politique et artistique.

Mais à la fin du XIXe siècle, un antisémitisme nouveau se répand. Il ne reproche plus seulement aux Juifs leur religion, mais leur « race » supposée, et les accuse de dominer l’économie et la presse. Le mot « antisémitisme » lui-même date de 1879. En Allemagne et en Autriche, des partis s’en réclament. À Vienne, Karl Lueger, qui en fait un argument électoral, est élu maire en 1895 ; l’empereur refuse d’abord de ratifier son élection, puis s’y résout en 1897.

Les pogroms et l’exode

C’est surtout à l’est que la situation devient intenable. L’Empire russe compte alors la plus grande population juive du monde, cantonnée dans une « zone de résidence » à l’ouest de l’empire. Après l’assassinat du tsar Alexandre II, en 1881, une vague de pogroms, ces violences collectives contre les Juifs, frappe des centaines de localités. Des lois discriminatoires suivent. En quarante ans, plus de deux millions de Juifs quittent l’Europe de l’Est, l’immense majorité pour les États-Unis.

Une petite minorité choisit une autre destination. En 1882, le médecin Léon Pinsker, d’Odessa, publie Autoémancipation : les Juifs ne seront jamais acceptés comme des égaux tant qu’ils n’auront pas une patrie à eux. Des groupes des « Amants de Sion » se forment, et les premiers colons partent fonder des villages agricoles en Palestine ottomane. C’est ce que les sionistes appelleront la première aliyah, la « montée » vers la terre d’Israël. Quelques dizaines de milliers de personnes au total, dont beaucoup repartent ; les colonies survivent grâce au mécène français Edmond de Rothschild.

Herzl

Theodor Herzl, né à Pest en 1860, est un pur produit de l’émancipation : juriste, écrivain, correspondant à Paris du grand journal viennois Neue Freie Presse. Il couvre l’affaire Dreyfus, la condamnation d’un officier juif français accusé à tort de trahison, et assiste en 1895 à sa dégradation publique, sous les cris hostiles de la foule. La tradition, qu’il a lui-même entretenue, fait de ce spectacle le choc qui le convertit. Les historiens nuancent : son évolution doit au moins autant à la montée de l’antisémitisme à Vienne, et l’Affaire ne devient vraiment un scandale national qu’après 1897.

En 1896, il publie L’État des Juifs. Le livre contient peu d’idées neuves, mais il change d’échelle. La question juive, écrit Herzl, n’est ni religieuse ni sociale : c’est une question nationale, qui doit être réglée politiquement, par un accord avec les grandes puissances, et par la création d’un État. Il ne s’agit plus d’acheter des terres village par village, mais d’obtenir une charte.

Herzl passe les huit dernières années de sa vie à frapper aux portes : le sultan ottoman, l’empereur d’Allemagne, le gouvernement britannique. Il n’obtient rien de décisif. En 1903, le Royaume-Uni propose d’étudier un établissement juif autonome, sous autorité britannique, en Afrique orientale, dans l’actuel Kenya : c’est le projet dit « Ouganda ». Herzl est prêt à l’examiner comme refuge provisoire, mais les sionistes de Russie s’y opposent violemment : ce sera la terre d’Israël ou rien. Herzl meurt en 1904, à quarante-quatre ans. Après le rapport défavorable d’une commission envoyée sur place, le projet est abandonné en 1905.

Les sionismes

Le sionisme n’est pas une doctrine unique, mais une famille de courants qui partagent un but, une renaissance nationale juive, et s’opposent sur presque tout le reste.

  • Le sionisme politique, celui de Herzl puis de Chaim Weizmann, chimiste installé en Angleterre, mise sur la diplomatie et le soutien des grandes puissances.
  • Le sionisme pratique veut créer des faits accomplis : acheter des terres, fonder des villages, faire venir des immigrants. Le Fonds national juif, créé en 1901, achète des terres qui deviennent propriété inaliénable du peuple juif.
  • Le sionisme culturel, autour de l’écrivain Ahad Ha’am, pense qu’il faut d’abord régénérer la culture juive, et faire de la terre d’Israël un centre spirituel plutôt qu’un refuge de masse. Il est l’un des premiers à prévenir que la Palestine n’est pas vide, et que ses habitants arabes réagiront.
  • Le sionisme religieux, organisé en 1902 dans le parti Mizrahi, réconcilie l’idée nationale et la tradition, alors que la plupart des rabbins condamnent le sionisme comme une impatience sacrilège devant la volonté divine.
  • Le sionisme socialiste, majoritaire en Palestine à partir des années 1920 autour de David Ben Gourion, veut créer en même temps une nation et une société nouvelle, fondée sur le travail de la terre : c’est le monde des kibboutz, villages collectifs, et du grand syndicat, la Histadrout. Il prône le « travail hébreu », c’est-à-dire l’emploi exclusif de travailleurs juifs dans l’économie juive, ce qui sépare de plus en plus les deux sociétés.
  • Le sionisme révisionniste, fondé en 1925 par Vladimir Jabotinsky, réclame un État sur les deux rives du Jourdain et soutient que seul un « mur de fer », une force militaire juive, amènera les Arabes à accepter le fait accompli.

À l’opposé, quelques intellectuels juifs de Palestine défendent un État binational, c’est-à-dire commun aux Juifs et aux Arabes, avec une égalité politique entre les deux peuples : d’abord l’association Brit Shalom, « l’alliance pour la paix », fondée en 1925 autour d’Arthur Ruppin, Hugo Bergmann ou Gershom Scholem, puis l’Ihoud, fondé en 1942 par l’universitaire Judah Magnes et le philosophe Martin Buber. Ils restent très minoritaires.

Avant la Seconde Guerre mondiale, les organisations sionistes ne rassemblent qu’une partie des Juifs, et la grande majorité des émigrants choisit l’Amérique plutôt que la Palestine. Les socialistes du Bund, très puissants dans l’Empire russe puis en Pologne, veulent l’autonomie culturelle des Juifs là où ils vivent. Les orthodoxes, organisés à partir de 1912 dans l’Agoudat Israël, refusent un État juif créé par des hommes. Et une grande partie des Juifs d’Europe occidentale et d’Amérique voient dans le sionisme une menace pour l’intégration qu’ils ont conquise.

Le mouvement accomplit pourtant une révolution culturelle : la renaissance de l’hébreu, langue de la prière et de l’étude, comme langue parlée de la vie quotidienne. Éliézer Ben-Yehoudah en est le symbole. En 1909, des immigrants fondent près de Jaffa une ville nouvelle, entièrement juive et hébraïsante : Tel Aviv.

Une terre habitée

La Palestine ottomane

La Palestine de la fin du XIXe siècle est une région de l’Empire ottoman, divisée entre plusieurs circonscriptions, dont celle de Jérusalem. Selon les estimations démographiques, elle compte en 1914 environ 600 000 habitants arabes, très majoritairement musulmans, avec une importante minorité chrétienne. Les Juifs sont entre 40 000 et 90 000 selon les sources et la manière de compter les étrangers, dont beaucoup de religieux installés de longue date. La société arabe est surtout rurale, dominée par quelques grandes familles de notables, mais elle a ses villes, Jérusalem, Jaffa, Naplouse, Haïfa, ses écoles, sa presse naissante.

Une réforme foncière ottomane de 1858 a permis à de grands propriétaires, souvent installés à Beyrouth ou à Damas, d’accumuler des terres cultivées par des paysans sans titre. Quand ces propriétaires vendent aux organisations sionistes, il arrive fréquemment que les paysans qui travaillaient la terre en soient évincés. Les premiers conflits éclatent dès les années 1880. Avant 1914, des notables et des journaux arabes de Palestine dénoncent déjà le projet sioniste. Le sionisme rencontre un mouvement en train de naître : le nationalisme arabe, puis, peu à peu, une conscience nationale proprement palestinienne.

La déclaration Balfour

L’entrée de l’Empire ottoman dans la Première Guerre mondiale, aux côtés de l’Allemagne, ouvre une recomposition de toute la région, qui sera consommée après sa défaite. Le Royaume-Uni multiplie les promesses contradictoires : au chérif de La Mecque, il fait espérer un grand royaume arabe ; avec la France, il se partage secrètement la région par les accords Sykes-Picot de 1916. Et le 2 novembre 1917, le ministre des Affaires étrangères, Arthur Balfour, écrit à Lord Rothschild que le gouvernement britannique est favorable à l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif ». La lettre ajoute deux réserves : rien ne doit porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives de Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans les autres pays.

Les historiens avancent plusieurs raisons à cette décision, obtenue après des années de diplomatie par Chaim Weizmann : s’assurer le contrôle d’une région proche du canal de Suez, gagner à la cause alliée l’opinion juive d’Amérique et de Russie, et, chez certains dirigeants, une sympathie d’inspiration biblique. La lettre ne dit pas « État ». Et elle désigne la majorité arabe du pays comme des « communautés non juives », dont elle protège les droits civils et religieux, mais pas les droits politiques.

Le mandat britannique

Les troupes britanniques prennent Jérusalem en décembre 1917. En 1922, la Société des Nations confie au Royaume-Uni un mandat sur la Palestine, c’est-à-dire la charge d’administrer le pays au nom de la communauté internationale, en reprenant les termes de la déclaration Balfour. À l’est du Jourdain, les dispositions sur le foyer national juif ne s’appliquent pas : la Transjordanie reçoit une administration distincte, confiée à l’émir Abdallah.

Sous le mandat, le « foyer national » se construit. Les vagues d’immigration se succèdent, venues de Pologne et de Russie dans les années 1920, d’Allemagne après l’arrivée de Hitler au pouvoir en 1933. Selon les recensements britanniques et les estimations ultérieures, la population juive passe de 84 000 personnes en 1922 à 175 000 en 1931, puis à environ 600 000 en 1947, pour une population arabe d’environ 1,3 million. Le Yishouv, la communauté juive de Palestine, se dote d’institutions quasi étatiques : une Agence juive, des partis, un syndicat, une université hébraïque inaugurée en 1925, une force armée clandestine, la Haganah.

La société arabe refuse un mandat qui lui dénie le droit de décider de son avenir, mais elle ne parle pas d’une seule voix. Des associations islamo-chrétiennes et des congrès arabes palestiniens se forment dès 1919 ; les grandes familles de Jérusalem, les Husseini et les Nashashibi, se disputent la direction du mouvement, entre refus total et recherche d’arrangements avec les Britanniques. Le mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, s’impose comme le principal dirigeant palestinien.

Les violences éclatent en 1920, 1921, et surtout en 1929 : des émeutes font plus de cent trente morts juifs, dont soixante-sept dans le massacre d’Hébron, et plus d’une centaine de morts arabes, tués en grande partie par la police britannique.

La grande révolte

En 1936, une grève générale palestinienne se transforme en révolte armée contre les Britanniques et contre l’immigration juive. Elle dure jusqu’en 1939. La répression britannique est sévère : plusieurs milliers d’Arabes sont tués, les dirigeants exilés, la société palestinienne en sort décapitée et désarmée. Côté juif, la Haganah se renforce, aux côtés des Britanniques, tandis que l’Irgoun, organisation armée issue du courant révisionniste, commet des attentats contre des civils arabes.

En 1937, une commission britannique dirigée par Lord Peel conclut, de son point de vue, que les deux peuples ne peuvent pas vivre dans un même État, et propose pour la première fois un partage. Le congrès sioniste accepte d’en négocier le principe, en rejetant les frontières proposées ; les dirigeants arabes refusent le partage. Puis, à la veille de la guerre, le Royaume-Uni cherche à s’assurer le soutien du monde arabe : le Livre blanc de mai 1939 limite l’immigration juive à 75 000 personnes en cinq ans et promet un État palestinien indépendant dans les dix ans. Au moment où les Juifs d’Europe cherchent désespérément un refuge, la Palestine se ferme presque.

De la Shoah à 1948

La catastrophe juive

Entre 1939 et 1945, l’Allemagne nazie et ses alliés assassinent environ six millions de Juifs : c’est la Shoah, le mot hébreu pour « catastrophe ». Le monde juif d’Europe de l’Est, foyer du sionisme comme de ses adversaires, est anéanti. La Shoah et le sort des survivants renforcent considérablement le soutien à la création d’un État juif, sans mettre fin aux désaccords entre Juifs. L’aide des États-Unis devient décisive. En 1942, à l’hôtel Biltmore de New York, les dirigeants sionistes réclament pour la première fois ouvertement une « communauté juive » souveraine en Palestine, autrement dit un État.

Après la guerre, des centaines de milliers de survivants vivent dans des camps de personnes déplacées en Allemagne. Le Royaume-Uni maintient les restrictions du Livre blanc. Le Yishouv organise une immigration clandestine, dont l’épisode de l'Exodus, navire refoulé en 1947 avec ses 4 500 passagers, devient le symbole mondial. Deux organisations armées dissidentes, l’Irgoun et le Lehi, groupe plus radical encore, mènent contre les Britanniques une campagne d’attentats. L’Irgoun commet celui de l’hôtel King David, à Jérusalem, qui fait 91 morts en juillet 1946.

Le partage

Épuisé, le Royaume-Uni remet la question aux Nations unies. Le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale recommande, par sa résolution 181, un plan de partage : un État juif sur environ 55 % du territoire, alors que les Juifs représentent un tiers de la population, un État arabe sur le reste, les deux liés par une union économique, et Jérusalem sous régime international. Les dirigeants sionistes acceptent le plan. Les dirigeants palestiniens et les États arabes le rejettent, en invoquant le droit de la majorité à décider du sort du pays.

La guerre de 1947-1949

Dès le lendemain du vote, la Palestine bascule dans une guerre civile entre les deux communautés, leurs organisations armées et des volontaires venus des pays arabes. Au printemps 1948, les forces juives, mieux organisées, passent à l’offensive pour prendre le contrôle des territoires attribués à l’État juif et des routes qui y mènent, dont celle de Jérusalem. Des villes mixtes, Haïfa, Jaffa, Tibériade, et de nombreux villages se vident de leurs habitants arabes. Le 9 avril, environ une centaine de villageois, dont de nombreux civils, sont tués à Deir Yassin, près de Jérusalem, par l’Irgoun et le Lehi ; la nouvelle répand la terreur. Quelques jours plus tard, un convoi médical juif est attaqué en représailles près de Jérusalem : près de quatre-vingts personnes, médecins, infirmières et blessés, sont tuées.

Le 14 mai 1948, à la veille du départ des Britanniques, David Ben Gourion proclame à Tel Aviv l’indépendance de l’État d’Israël. Le lendemain, les armées de l’Égypte, de la Transjordanie, de la Syrie, du Liban et de l’Irak entrent en guerre : la guerre civile devient une guerre entre États. Les combats durent jusqu’au début de 1949. Les armistices laissent à Israël environ 78 % de la Palestine mandataire à l’ouest du Jourdain ; la Cisjordanie passe sous contrôle jordanien, la bande de Gaza sous contrôle égyptien. L’État arabe prévu par le plan de partage ne voit pas le jour.

La Nakba

Entre la fin de 1947 et 1949, environ 700 000 à 750 000 Palestiniens, soit environ la moitié de la population arabe du pays, fuient ou sont expulsés ; une grande partie est déjà partie avant le 14 mai 1948. Une mission de l’ONU les estime à 726 000 en 1949. Les causes se mêlent selon les lieux et les moments : la peur des combats et des massacres, l’effondrement des villes, les expulsions menées par les forces juives. En décembre 1948, la résolution 194 de l’ONU affirme que les réfugiés qui le souhaitent devraient pouvoir rentrer chez eux. Israël s’y refuse, et des centaines de villages abandonnés sont détruits ou repeuplés dans les années qui suivent. Pour les Palestiniens, 1948 est la Nakba, la catastrophe, fondatrice de leur mémoire nationale ; les réfugiés et leurs descendants vivent encore, pour beaucoup, dans des camps en Jordanie, au Liban, en Syrie, à Gaza et en Cisjordanie.

Après 1948

Avec la naissance d’Israël, le sionisme change de nature : de mouvement d’idées et de projet politique, il devient l’idéologie fondatrice d’un État. La loi du retour, votée en 1950, permet à tout Juif de s’installer en Israël et d’en devenir citoyen. Dans les années qui suivent, l’immigration double la population juive : survivants européens, et plusieurs centaines de milliers de Juifs des pays arabes et d’Iran, dont les communautés, souvent millénaires, disparaissent presque entièrement par départs volontaires, pressions et expulsions.

La guerre de 1967, qui place sous contrôle israélien la Cisjordanie, Gaza, Jérusalem-Est, le Sinaï et le Golan, ouvre un nouveau chapitre : un sionisme religieux nationaliste fait de la colonisation des territoires occupés un devoir. En 1975, l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution qui qualifie le sionisme de « forme de racisme » ; elle est révoquée en 1991. Dans les années 1990, des intellectuels israéliens dits « post-sionistes » estiment que le sionisme a achevé sa tâche et appellent Israël à devenir l’État de tous ses citoyens.

L’histoire d’Israël et du conflit israélo-palestinien depuis 1948 fera l’objet de récits à part.

Ce que débattent les historiens

Libération nationale ou colonialisme ? La tradition sioniste présente le mouvement comme la libération nationale d’un peuple persécuté qui revient sur la terre de ses ancêtres, sans métropole qui l’envoie ni empire qu’il serve. Une autre lecture, formulée dès 1967 par l’orientaliste français Maxime Rodinson, est aujourd’hui développée par les historiens du « colonialisme de peuplement », c’est-à-dire des colonisations où des immigrants viennent s’installer durablement et remplacer en partie la population locale, comme en Amérique du Nord ou en Australie. Ses défenseurs font valoir que cette catégorie ne suppose pas de métropole unique ; ses critiques, qu’elle efface l’enracinement historique et religieux des Juifs dans cette terre et leur situation de réfugiés. Beaucoup d’historiens soulignent que les deux dimensions ne s’excluent pas.

Pourquoi l’exode de 1948 ? Pendant des décennies, le récit officiel israélien a soutenu que les Palestiniens étaient partis à l’appel de leurs propres dirigeants. L’ouverture des archives, à partir des années 1980, a conduit les « nouveaux historiens » israéliens à le réviser. Les expulsions et les massacres sont désormais documentés. La discussion porte sur l’intention et varie selon les périodes, les régions et les échelons de commandement : Benny Morris décrit une combinaison de fuites provoquées par la guerre et d’expulsions, puis une décision politique d’interdire le retour, sans plan d’ensemble décidé à l’avance ; Ilan Pappé et des historiens palestiniens comme Walid Khalidi y voient une expulsion planifiée.

Que savaient les sionistes de la société arabe ? Une formule longtemps répétée, « une terre sans peuple pour un peuple sans terre », a fait croire que les sionistes ignoraient l’existence des Arabes. En réalité, dès les années 1890, plusieurs penseurs sionistes ont vu que la terre était habitée. Leurs réponses divergeaient : entente, État binational, séparation, ou rapport de force avec le « mur de fer » de Jabotinsky.

Antisionisme et antisémitisme Cette question relève de l’histoire des idées et des usages politiques actuels autant que de l’historiographie. La « définition de travail » de l’antisémitisme adoptée en 2016 par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), juridiquement non contraignante, cite parmi ses exemples le fait de refuser au peuple juif le droit à l’autodétermination, tout en précisant qu’une critique d’Israël comparable à celle adressée à tout autre pays n’est pas antisémite ; elle a été adoptée par de nombreux États et institutions. La « déclaration de Jérusalem », publiée en 2021 par plusieurs centaines d’universitaires, propose une autre grille, qui distingue plus nettement critique du sionisme et hostilité envers les Juifs. L’historien peut rappeler que l’antisionisme a lui-même une longue histoire, d’abord juive, et que les deux phénomènes se sont tantôt confondus, tantôt nettement distingués selon les époques et les acteurs.

Repères

  1. 1791Émancipation des Juifs en France
  2. 1881-1882Pogroms dans l’Empire russe ; Pinsker publie Autoémancipation ; première aliyah
  3. 1896Herzl publie L’État des Juifs
  4. Août 1897Premier congrès sioniste à Bâle
  5. 1909Fondation de Tel Aviv
  6. 2 novembre 1917Déclaration Balfour
  7. 1922Mandat britannique sur la Palestine confirmé par la Société des Nations
  8. 1929Émeutes et massacre d’Hébron
  9. 1936-1939Grande révolte arabe
  10. 1937La commission Peel propose un premier partage
  11. Mai 1939Livre blanc britannique limitant l’immigration juive
  12. 1939-1945Shoah
  13. 1942Programme de Biltmore : les sionistes réclament un État
  14. 29 novembre 1947Résolution 181 de l’ONU recommandant le partage
  15. 14 mai 1948Proclamation de l’État d’Israël
  16. 1947-1949Guerre ; exode de 700 000 à 750 000 Palestiniens
  17. 11 décembre 1948Résolution 194 de l’ONU sur le retour des réfugiés

Pour aller plus loin

  • Denis Charbit, Qu’est-ce que le sionisme ?, Albin Michel, 2007 (édition actualisée en 2024). Une introduction claire et nuancée aux idées et aux courants.
  • Georges Bensoussan, Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940, Fayard, 2002. La grande synthèse française sur la naissance du mouvement.
  • Henry Laurens, La Question de Palestine, Fayard, 5 tomes, 1999-2015. L’histoire de référence de la Palestine, attentive aux deux sociétés et aux puissances.
  • Anita Shapira, Israel: A History, Brandeis University Press, 2012. Une grande synthèse israélienne, du sionisme à l’État (en anglais).
  • Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge University Press, 2004. L’étude classique de l’exode de 1948, fondée sur les archives israéliennes (en anglais).
  • Rashid Khalidi, The Hundred Years' War on Palestine, Metropolitan Books, 2020. Une histoire interprétative du conflit par un historien palestinien, nourrie de l’histoire de sa propre famille (en anglais).
  • Sources primaires : le programme de Bâle (1897), la déclaration Balfour (1917), les résolutions 181 (1947) et 194 (1948) de l’ONU, consultables sur le site des Nations unies.

Pages liées

  • À venir : Theodor Herzl, la déclaration Balfour, le plan de partage de 1947, la Nakba, David Ben Gourion, la Shoah, l’affaire Dreyfus